«L’Algérie continue à reprocher à la France des silences sur l’époque coloniale»


interview

Des députés algériens viennent de déposer une proposition de loi visant à «criminaliser» la colonisation française. L’historien Benjamin Stora constate que les contentieux mémoriels se sont aggravés entre les deux pays.

Par SYLVAIN MOUILLARD

Comme un écho ironique. Il y a cinq ans, des parlementaires français votaient une loi vantant le «rôle positif» de la colonisation française, «notamment en Afrique du Nord» (une disposition finalement abrogée un an plus tard). Certains de leurs homologues algériens évoquent aujourd’hui les «crimes» de la période coloniale française.

Un groupe de 125 députés algériens, de différents partis, vient de déposer au Parlement une proposition de loi pour «criminaliser» le colonialisme français. «Nous envisageons de créer des tribunaux spéciaux pour juger les responsables de crimes coloniaux ou de les poursuivre devant les tribunaux internationaux», a expliqué un député FLN.

Une initiative vivement condamnée par plusieurs membres du gouvernement français. Eric Besson, le ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale, la «regrette», alors qu’Hubert Falco, le secrétaire d’Etat aux Anciens combattants, la juge «particulièrement inquiétante», «incompréhensible» et «outrancière».
L’exécutif algérien ne s’est pas prononcé

Le député UMP Thierry Mariani a même demandé le report de la ratification d’une convention franco-algérienne, finalement adoptée dans un climat tendu mardi matin. Le patron des députés Nouveau centre, François Sauvadet, a demandé «une clarification de la part du gouvernement algérien sur cette initiative», qualifiée de «pas acceptable».

Finalement, c’est le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner qui a tempéré l’atmosphère en soulignant que «l’exécutif algérien n’a aucunement pris position sur cette proposition, son inscription à l’ordre du jour n’est donc pas certaine».

L’historien Benjamin Stora, professeur à l’université Paris 13 et auteur en 2009 de l’ouvrage «Le mystère De Gaulle. Son choix pour l’Algérie» (Robert Laffon), revient sur ce «contentieux mémoriel».

Dans quel contexte historique s’inscrit ce dépôt d’une proposition de loi sur la criminalisation de la colonisation?

Benjamin Stora. Ce n’est pas nouveau. Depuis 2005 et l’épisode du «rôle positif» de la colonisation, il y a l’idée en Algérie d’opposer à cette loi française une autre loi. Le projet a circulé entre les différents états-majors politiques. Il a disparu, a été amendé. Aujourd’hui, il réapparaît alors qu’on approche d’une échéance politique importante, avec le prochain congrès du FLN en mars.

La situation est-elle différente cette fois?

Personne n’a eu accès au texte original ou amendé, on ne sait pas vraiment ce qu’il réclame. S’agit-il de réparations financières, symboliques, d’excuses politiques? Est-ce que des faits sont établis, ainsi que des dates, des personnes? Tout cela reste très général.

Comment peut-on caractériser les relations entre la France et l’Algérie?

Sur le plan économique, elles sont très bonnes depuis l’indépendance. Mais des contentieux mémoriels se sont développés et aggravés. Les autorités algériennes continuent à reprocher à la France des silences sur la séquence historique qui va de la conquête de l’Algérie à la guerre d’indépendance. Mais il faut aussi noter certains discours d’ambassadeurs français, en 2005 et 2008, au cours desquels les massacres de Sétif (1945) ont été reconnus et caractérisés. Il y a donc eu des réponses françaises, mais pas d’examen critique de la séquence coloniale dans son ensemble. Et la barrière symbolique d’examen critique de la guerre, des années 1954-1962, existe toujours.

Comment a été perçu le discours de Nicolas Sarkozy à Constantine en octobre 2007?

Le président français avait alors condamné le système colonial au sens large. En Algérie, on avait perçu ce discours comme contradictoire avec celui prononcé à Toulon en février 2007, évoquant la mission civilisatrice de la France.

Quels sont les points dont l’Algérie souhaiterait discuter avec la France?

Elle souhaite une reconnaissance de la nature du système colonial, des massacres, mais également de la guerre. Notamment des massacres dans le Constantinois en 1955, de la bataille d’Alger en 1957, de l’utilisation du napalm, ou des conséquences sur les populations des expériences atomiques dans le Sahara.

Quel impact ce genre de discours a-t-il dans la société algérienne?

Ce discours très nationaliste a fini par atteindre la société elle-même. Elle y est très sensible. On semble l’oublier en France, mais plusieurs centaines de milliers de personnes sont mortes pendant la guerre d’Algérie. D’un côté, ce nationalisme politique reste très vivace. Mais dans le même temps, existe un sentiment dans la société algérienne que ce discours nationaliste est instrumentalisé à des fins politiques.

Comment analysez-vous les réactions des responsables politiques français?

Elles sont liées à la guerre d’Algérie. La droite l’a approuvée, la gauche – avec la SFIO de Guy Mollet – l’a menée, en votant même les pouvoirs spéciaux. Mais il existe aussi en France une tradition politique de refus de la guerre et de la torture. Cinquante ans plus tard, les acteurs politiques s’inscrivent dans ces différentes traditions. On a encore du mal à réaliser un consensus minimal sur la colonisation et l’indépendance de l’Algérie. Le problème, c’est que ce dissensus des mémoires freine le travail historique.

source : http://www.liberation.fr/monde/0101618566-l-algerie-continue-a-reprocher-a-la-france-des-silences-sur-l-epoque-coloniale

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