Rencontre avec Sonia Chamkhi, réalisatrice tunisienne


« Le réel ne se réduit pas à l’unique part visible de la réalité »
Universitaire, romancière et réalisatrice, Sonia Chamkhi a, entre autres, écrit le scénario de Chambre sans vues réalisé par Mounir Baâziz en 2000. Elle a également collaboré avec plusieurs cinéastes tunisiens dont Ridha El Béhi et Abdelatif Ben Ammar.
Elle se prépare actuellement à réaliser Le Berger des Ferrailles, court métrage de fiction dont elle a écrit le scénario et qui vient d’obtenir l’aide à la production du Ministère Tunisien de la Culture et de la Sauvegarde du Patrimoine
Scénariste confirmée, son passage à la mise en scène vient consacrer son expérience ultérieure en tant que co-réalisatrice de Nesma wa Rih, court métrage de fiction dont a elle également écrit le scénario et de Douz, La Porte du Sahara, un documentaire de 35 min qui a été sélectionné par le Festival des Films de Femmes de Créteil et le Festival de Perpignan : « Maghreb si loin, si proche ».
Rencontre avec Sonia Chamkhi.

Q : Sonia, toi l’universitaire, la citadine, la francophone, tu réalises un film sur le Sahara. Il y a certainement des raisons à ce choix. Lesquelles ?

Certes, je suis en partie ce que vous dites, universitaire, citadine et francophone, mais je suis d’abord une femme sensible à la poésie et à la spiritualité. Et j’aime rencontrer des hommes et des femmes, parce que tout contact, tout échange, toute découverte nous enrichit et améliore notre rapport à la vie. Ceci d’une part. D’autre part, au risque de vous étonner, à aucun moment en faisant ce film, je me suis sentie étrangère à cette culture bédouine et nomade. Bien au contraire, une complicité, une tendresse et une reconnaissance immédiate m’a fait aimer les gens que j’ai rencontrés et dont j’ai porté jusqu’à vous la parole, la sensibilité et une part de vie et de rêve.

Tu annonces ta philosophie – tes préférences esthétiques – dès le générique : valoriser la lumière, vénérer la poésie et créer un rapport direct entre spectateurs et gens filmés.

Tout lieu est évidemment porté par ses paysages, son climat, la trace de ceux qui y ont habité et ceux qui y perpétuent la vie et le chargent d’une histoire, d’un vécu et d’un imaginaire. J’ai cherché à capter la lumière du Sahara, à retranscrire ses étendues mouvantes, ses sons discrets, son silence parfois éprouvant car nous confrontant à notre seule intériorité.
Je voulais saisir sa géographie faite de différences par moments imperceptibles et surtout recueillir la parole de ceux qui y ont façonné une culture si singulière et si profondément humaine. Une culture qui dans l’austérité du paysage, la rudesse du quotidien s’avère celle de la générosité, de la poésie et de la spiritualité.
Vous parlez d’un rapport direct entre spectateurs et gens filmés, je suis heureuse que vous l’ayez ressenti, car mon but c’est cela : cette transitivité immédiate. Que la technique ne se ressente pas et que la caméra ne fasse jamais écran est un challenge. J’ai espéré cette fluidité qui puisse laisser la rencontre intacte. Et avec Lotfi Trifi, le monteur du film, nous avons maintenu cette exigence, quitte à renoncer par moments à des prises de vues techniquement fort séduisantes mais qui prêchaient par une forme de maniérisme qui risquait justement de rompre cette qualité essentielle du film : l’effacement de la technique pour mieux servir la présence des hommes, des femmes, de leur verbe, de leur poésie, de leur intelligence de vie.

Justement, tes personnages ont la facilité du verbe. Ils nous ont séduits… Dans tes rushes, tu as certainement d’autres. Que ressens-tu du fait que tu les as évacués ?

Les M’Razigh sont originaires de la péninsule arabique, ils se rattachent aux bénis Hilal. Ils ont la poésie dans les veines. Ils perpétuent une des plus grandes traditions poétiques du monde, celle des Arabes. C’est une poésie d’abord antéislamique et ensuite enrichie par l’islam qui est comme tout un chacun le sait une religion du texte, c’est-à-dire du verbe. Et en cela ce voyage à Douz que le film restitue en partie est porté par la poésie, l’amour du mot dans toutes ses dimensions sémantiques et esthétiques. Les gens de Douz sont tous des poètes et ceux qui clament de la poésie dans le film ne sont pas des poètes consacrés, ce sont des gens ordinaires, des chameliers, des bergers, des tisserands. La poésie chez eux est une vocation, un art de vivre au quotidien. Cette vocation, cette qualité magnifique répond à l’essence réelle de la poésie, celle de spiritualiser la vie et de l’exalter par le beau et l’élévation de l’âme. Lorsque Khalti Hlima a chanté le poème qu’elle a écrit pour célébrer la mémoire de son père défunt, elle a évoqué ses ancêtres soufis qui ne considèrent pas la mort comme une fin mais comme un retour vers Dieu et un passage vers l’éternité…
Vous me dîtes est-ce que j’ai été contrainte d’évacuer des témoignages. Je ne le crois pas. Dans le film, il y a la majorité des gens rencontrés, j’ai par contre évidemment sélectionné des moments au détriment d’autres. Mais ceci est dicté par la nécessité de dire l’essentiel dans une durée précise et de maintenir un rythme et une unité d’ensemble.

Le sacré domine, le film privilégie nettement le rapport des M’Razigh à leur héritage soufi.

Les M’Razigh sont autant connus par la poésie que par leur filiation à deux saints célèbres Hmid El Gouth et Omar El Mahjoub qui sont les fondateurs même de la ville. C’est une tribu fortement connue et reconnue pour son ancrage religieux et savant. Cet héritage se manifeste encore dans l’extrême respect voire la sacralité dont jouissent les deux saints mais également dans les nombreuses zaouïas et écoles coraniques. Le film explique par moments les spécificités de ces croyances maraboutiques et laisse le reste du temps les gens l’exprimer dans les gestes et la parole. Vous savez, c’était bouleversant de recueillir l’histoire d’apprentissage du coran du gardien des deux saints ou encore de partager des moments de recueillement auprès des sépultures.

Ce film véhicule deux concepts en l’occurrence : la mythologie et le réel. Comment tu as fait pour que ces concepts contradictoires constituent l’axe central du film ?

Lorsque le moment crucial de concevoir le film sur papier s’est imposé, j’étais déchirée. Il y avait comme deux données qui s’entrechoquaient. D’une part un espace, une culture comme surgie des tréfonds de l’humanité et une autre récente, galopante qui semble tout broyer sur son passage. Je me demandais si je devais filmer cette modernité agressive qui tente et risque de tout balayer sur son passage ou si je devais saisir cette part irréductible d’une culture et d’un art de vivre qui persiste en dépit et contre tout. Au début, j’ai cru faire un choix, celui de sauver de l’oubli une culture qui risque de périr. C’est vrai que l’on est tenté de croire face à l’irréductible avancée de cette modernité « uniformisante » et qui a horreur des différences, même si elle postule le contraire, que le film avec ses paysages, ses tableaux de Nouba, de courses de Méhari, de cités englouties et de pèlerinages aux mausolées, embrasse la mythologie et s’éloigne ainsi de la réalité.
Mais et j’espère ainsi répondre à votre question le réel n’est pas la réalité. Si restituer la réalité c’est retranscrire une part vérifiable, concrète du vécu des hommes, saisir le réel des hommes, c’est plutôt capter la part immatérielle de leur vécu : leur imaginaire et donc leur mythes fondateurs, leur poésie, leur spiritualité. Le réel ne se réduit pas à l’unique part visible et j’espère que ce petit film a pu saisir – en plus de la réalité qui est évidemment présente dans le film et que je n’ai pas cherché d’ailleurs a évacuer – cette part irréductible d’un imaginaire et d’une projection symbolique qui, à mon sens, persistera et insistera parce qu’elle est l’essence de cette culture, qu’elle lui donne son ampleur et sa réalité d’être.

Tu as opté pour le documentaire parce que ce genre est en train de retrouver son droit de cité, de par le monde, ou parce que tu le considères comme un exercice, une étape à franchir avant de passer à la fiction ?

Douz, la porte du Sahara n’est pas mon premier film, j’ai débuté par la fiction. D’abord en collaboration à l’écriture avec des réalisateurs confirmés, entres autres Ridha Béhi en 1997 et actuellement Abdelatif Ben Ammar et en écrivant des scénarios de courts métrages de fiction dont le premier a été réalisé par Mounir Baâziz et le deuxième, je l’ai co-réalisé avec Lassâad Dkhili. Ceci pour vous dire que je ne conçois pas le documentaire comme un passage, une étape à franchir.
J’espère au contraire avoir la possibilité d’en faire d’autres. D’ailleurs ceci n’est nullement contradictoire avec mon désir et mon rêve de faire d’autres films de fiction, car les fictions que j’ai écrites et celles que j’espère écrire sont toutes portées par une implication réelle dans le vécu des Tunisiens et par une attention particulière à leur soucis, leurs rêves et leurs imaginaires… Je crois que tous les récits que j’ai pu écrire et que je pourrais écrire, qu’ils soient portés par le documentaire ou la fiction, ont pour origine des rencontres avec les gens, des hommes et des femmes dont le vécu m’interpelle et me semble porteur d’une dimension qui puisse nous concerner tous et nous aider à vivre, peut-être à mieux comprendre et rêver ne serait-ce qu’un peu…

Propos recueillis
par Mahmoud Jemni

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