Receuil de poésie d’ Uyidir

les racines de terre et du ciel

les racines du ciel

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Suite des « Pièces détachées – Lecture Sauvage » en hommage à Kateb Yacine

Un hommage à Kateb Yacine sous forme de « Pièces Détachés – Lectures Sauvages » Sera organisé au Salon du livre non censuré d’Alger le dimanche 1 novembre 2009 à 13h45. Le lieu sera déterminée sur place.

Le principe est toujours le même, investir un espace et rendre hommage au très grand Kateb Yacine en lisant ses textes notamment Roman, pièces théâtrales et autres surprises dans la même foulée.

LA NOUVEAUTE :
Des textes de Kateb Yacine seront mis à votre disposition pour participer à cet événement. Soyez libres de ramener tout autre texte ou contribution, ou d’y participer par n’importe quelle autre façon, mot d’ordre : Liberté !

N’hésitez pas à communiquer l’information autour de vous et rendez vous dimanche 1er novembre.kateb yacine

Surnom de la « reine des Aurès »

Surnom de la « reine des Aurès » signifiant « la Prophétesse ». Al-Kāhina régna sur plusieurs tribus de Berbères de l’Aurès, dont la sienne propre, celle des Djarawa, de 685 environ à 704 ou 705. À la fin du viie siècle, l’Afrique du Nord voit s’affronter trois forces : les Byzantins d’abord, solidement implantés sur les côtes, avec Carthage surtout et Septem (Ceuta) comme points d’appui ; les Arabes, ensuite, qui arrivent de l’est et tentent de pénétrer en Ifriqiyya (actuelle Tunisie) et, de là, dans tout le Maghreb (Occident) ; les Berbères enfin, habitants des lieux, groupe homogène du point de vue ethnique mais profondément divisé selon qu’ils sont nomades ou sédentaires, agriculteurs ou citadins commerçants, chrétiens ou juifs. Carthage tombe (695) devant Hasan ibn al-Nu’mān al-Ghassānī, nouveau gouverneur de l’Ifriqiyya. L’empereur Léontios réussit à reprendre la ville, mais seulement pour trois ans. De son côté la Kāhina parvient à refaire l’unité berbère autour de sa personne et de sa tribu. Elle écrase l’armée d’Ibn al-Nu’mân, sur les bords de la Miskiyâna (près de Tébessa) dans le Constantinois et la repousse en Tripolitaine. En 798, Ibn al-Nu’mān reporte ses efforts sur Carthage qu’il enlève, mettant les Byzantins en déroute : la maîtrise des mers dans le bassin occidental de la Méditerranée passe aux Arabes. Ibn al-Nu’mān fonde Tunis.

Un seul obstacle se dresse encore devant l’avance des Arabes vers l’ouest : la Kāhina et le royaume qu’elle a constitué au Maghreb. Âme d’une résistance intransigeante, elle aurait pratiqué la politique désespérée de la terre brûlée, saccageant le pays, détruisant les villes et brûlant les plantations pour en détourner les Arabes et les décourager. Cette politique lui aliène la population sédentaire, tant citadine (grecque et berbère) que campagnarde. Ibn al-Nu’mān tire parti de cette situation, réclame et reçoit des renforts armés que le calife ‘Abd al-Malik vient de lui envoyer (702) et reprend l’offensive. La tradition veut qu’à la veille de la bataille qu’elle savait décisive, la Kāhina, plaçant l’intérêt de la famille avant celui de la tribu, ait intimé l’ordre à ses deux fils de rejoindre les rangs des Arabes. Y ont-ils, en sus, reçu un commandement et poursuivi la guerre contre les Berbères ? Certaines sources le prétendent. La bataille eut lieu à Tabarqa. La Kāhina y fut vaincue et décapitée au lieu dit depuis Bīr al-Kāhina (le puits de la Kāhina). La voie vers l’Atlantique était ouverte aux Arabes. L’histoire de cette femme fougueuse et indomptable (la « Déborah berbère ») est en grande partie légendaire : les romanciers s’en sont emparés.kahina

OMAR DEROUICH

Omar Derouich, Taskiwin, coll. Intermezzo 7, éd. Emboscall, 2008.
OMAR DEROUICH

[…] Dans l’une des ruelles de la vieille ville apparaît un enseignant ; prenant le chemin du boulot, il traverse la palmeraie et se précipite à l’école toute proche. Aujourd’hui, il y organisera un sit-in, il ne sait pas jusqu’à quand il cessera cette action. Il en a marre d’avoir à garder cinquante-deux petits enfants en classe : certains partagent leur pupitre à trois ; ce qui l’ennuie le plus c’est ce manque de moyens pour apprendre l’amazigh maintenant que cette pensée unique exprimée en arabe et en français commence à lâcher .

La réalité est lourde : pas de livres et pas de formation d’enseignants ; le plus choquant est le fait de remplacer les cours d’amazigh par d’autres matières ; et c’est ce qui provoque l’enfermement de notre instituteur à l’école.
Les textes amazighs sont transcrits en caractères latins ; les textes catalans sont traduits par Josep Maria Jarque. Le recueil est préfacé par Jordi Badiella.
ÉCRIRE À TAMAZGHA

La pensée humaine est prodigieuse: en un instant, elle est capable de nous transférer aux endroits les plus impensables quoique la destination est inconnue.

Il y a quelques instants, cher lecteur, tu as pris la détermination de lire ce livre, et tu te vois déjà dans la cité d’Igulmimen au Sud-Est du Maroc. Bien sûr, dans ce désert, le temps s’écoule d’une façon tout à fait différente ; ce n’est pas une question de température. Tes mouvements deviennent plus lents et cela est très important pour quelqu’un comme toi qui es habitué à l’incontournable vitesse. La vie flue par là dans un autre rythme, l’entends-tu ?

Dans l’une des ruelles de la vieille ville apparaît un enseignant ; prenant le chemin du boulot, il traverse la palmeraie et se précipite à l’école toute proche. Aujourd’hui, il y organisera un sit-in, il ne sait pas jusqu’à quand il cessera cette action. Il en a marre d’avoir à garder cinquante-deux petits enfants en classe : certains partagent leur pupitre à trois ; ce qui l’ennuie le plus c’est ce manque de moyens pour apprendre l’amazigh maintenant que cette pensée unique exprimée en arabe et en français commence à lâcher .

La réalité est lourde: pas de livres et pas de formation d’enseignants ; le plus choquant est le fait de remplacer les cours d’amazigh par d’autres matières ; et c’est ce qui provoque l’enfermement de notre instituteur à l’école.

Il s’appelle Omar DEROUICH ; il a envoyé, dernièrement, à ses amis catalans, quelques poèmes écrits entre 1989 et 2006. Il a intitulé ce nouveau recueil Taskiwin (petites cornes), nom d’une danse amazigh propre au Haut Atlas au Nord-Ouest de Warzazat. Dans cette danse, les hommes accrochent aux épaules des instruments de musique en forme de petites cornes ; alors ils les font sonner par vibration.

Ce ne sont là ni des vers solennels ni raffinés ; l’auteur les adresse à la collectivité, ils les a écrits avec une fidélité têtue envers son identité. En fait, dans ces poèmes, il n’y met pas une emphase spéciale dans la culture de sa nation ; les vers jaillissent de ce qui a été exprimé déjà dans sa langue et visent ce qui n’a pas encore été dit.

Le poète juge que la poèsie traverse les consciences individuelles et collectives pour devenir un observatoire de l’esprit humain ; il juge également que le poète n’est pas un héros mais seulement quelqu’un qui écrit et qu’il n’y a pas de motifs pour le désepoir. Notre poète sait que nous pouvons penser dans une langue étrangère cependant nous pourrons difficilement y sentir. D’autre part, il est conscient qu’on peut mettre des entraves à l’apprentissage scolaire d’une langue – fait grave – et malgré tout, il est impossible de réussir à faire cesser, aux enfants, le sentiment en leur langue vitale. Cette nécessité a poussé notre enseignant poète à écrire ses poèmes.

Les auteurs de ce type de littérature ne vivent pas de leurs écrits ; leur inquiétude est spirituelle. Eux, ils lisent, chantent et publient leurs oeuvres avec leurs uniques efforts ; parfois, avec l’aide d’amis mais sans attendre aucune reconnaissance.

Heureusement, cette nécessité vitale possède aussi des lecteurs de cette littérature. Dans ce sens, Tamazgha, pays des Amazighs, est un lieu spécial ; il ne renvoie pas exclusivement à la littérature mais ce territoire devient même un concept spirituel.

Jordi Badiella
omar derouigh

EL PRESIDI DE TUTCA

 

En aquest poema, l’autor recorda el seu
empresonament injust durant els
esdeveniments que van tenir lloc el maig de
1994 a Imteghren al sud-est del Marroc. Les
autoritats marroquines el van empresonar al
penal de Tutca (Raxidia) ple de criminals i
brètols condemnats a llargues penes de presó.
La primera part és una crida plena
d’indignació pel tractament dictatorial que
reberen en aquella ocasió els honorables i
pacífics militants amazigs. El poder marroquí,
conegut pel seu arabisme, declarà la guerra
als amazigs, negant-los tots els seus drets
d’éssers humans. Tenint en compte la noblesa
de la causa defensada, el poeta expressa el seu
compromís i la seva determinació a prop dels
seus i de la seva llengua materna, la llengua
dels Homes lliures.

EL PRESIDI DE TUTCA
És el tres de maig,
el segrest de joves recomença.
Ben amarrats,
se’ls emporten cap a la presó:
adéu-siau, escola fidel!
Junts, amb els criminals
de Tutca, dur penal!
Tasteu la injustícia brutal
i el pa sense sal,
vosaltres, que aneu errats,
vosaltres, deixebles d’honor!
El poder sense cor, ens reitera els enganys.
Foragitarem tenebres i acusacions
d’amos burletes i autoritaris?
La rèplica és ben clara:
la nostra identitat
–que tant i tant els irrita–
bategarà, sens treva,
per sempre més,
en els nostres cors.


AKURMU N TUCKA


Kraḍ mayyu, inekraf
s akurmu n Tucka,
nettuzuḥ-d izwir n wass
s akurmu n Tucka,

nettukref d imednunas
g ukurmu n Tucka,
neča aγrum amessas
g ukumu n Tucka;
nenẓa ur nesskir lbas,
nga tarwa n tissas.
Nnan-aγ ayt tkerkas:
« Tamaziγt, neqqen-as! »

Neggulla nekwni d tillas

ur nettemsasa;
ummṛent fellaγ tlumas,
ar nettusetsa.
Surten gezmen aγaras,
semden s taḍṣa.
Naru i ayt tkerkas:
« Tamaziγt, neks’ as! »

Ittwassen udabu amerruki s uḍeffur n
tεerbaẓri, ar issenkar tirit g Yimaziγen, netta
yasen-ittekksen izerfan-nnsen n yifganen. Ar
isenfali umedyaz anemmuttel-nnes d teγtestnnes
γer yidis n yimyisaten-nnes d tutlaytnnes
tanyut, tutlayt n yilelliyen, acku
tehhugger tmentilt γef ittrara.
􀁞

􀁞
Da d-issektay umedyaz, g tmedyazt-a,
askurmu aruγdim nna yas-ittugan g tmegga n
mayyu 1994 g Yimteγren g unẓul ugmiḍ n
Merruk. Sudsen yinesduba imerrukiyen
ammuker-nnes gren-t-inn g yiwen ukurmu
γur imadlasen d yizubyaten ittuten s tefgurin
timeqwranin.
Da d-isskan umur amezwaru g uḍris
asmuγey n wul iga usnirt adankan ittugen i
yitsen yimeγnasen imaziγen imelwan ilin addur.

Dans ce poème, le poète rappelle son
incarcération injuste lors des événements de
Mai 1994 à Imteghren au Sud-Est du Maroc.
Les autorités marocaines ont organisé son
rapt et l’ont jeté en prison au milieu des
criminels et des voyous qui purgeaient de
lourdes peines.
La première partie soulève
l’indignation contre ce traitement dictatorial
à l’encontre d’honorables et pacifiques
militants amazighs. Le pouvoir marocain
connu par l’arabisme déclare la guerre aux
Amazighs en leur niant tous leurs droits
d’êtres humains.
En raison de la noblesse de la cause
défendue, le poète exprime son engagement
et sa détermination auprès des siens et de sa
langue maternelle, langue des Hommes

GEÔLE DE TOUCHKA
Troisième jour de mai,
le rapt des jeunes renaît;
ligotés vers la geôle:
adieu docile école!
Rejoins les criminels
de Touchka, citadelle!
Goûtez du pain sans sel
et l’injustice cruelle,
Vous qui êtes dans l’erreur,
vous, disciples d’honneur!
La puissance sans coeur
nous réitère ses leurres.
Chasserons-nous ces ténèbres
et des accusations de maîtres
moqueurs, autoritaires?
La réplique s’assure claire:
cette identité qui les écoeure
battra, encore, et nos coeurs!

Entretien de Kateb Yacine.

Kateb Yacine ;

kateb yacine

kateb yacine


C’est africain qu’il faut se dire

Entretien avec Tasaâdit Yacine (1987)

Cet entretien est probablement celui où Kateb Yacine se montre le plus virulent, le plus excédé. Jamais sans doute il n’aura été aussi loin dans sa condamnation de l’<>, jamais il n’aura revendiqué avec autant de force et de colère les origines berbères de l’Afrique du Nord. Que son interlocutrice, Tasaâdit Yacine, soit elle-même une spécialiste engagée de la culture amazigh ne suffit pas à expliquer une telle véhémence. En ce mois d’octobre 1987, un an avant les émeutes d’Alger et leur sanglante répression, les islamistes tentent déjà de canaliser le mécontentement populaire et Kateb Yacine sait qu’il n’y aura pas de place pour lui dans une Algérie prise en étau entre la caserne et la mosquée. Et les souvenirs d’anciens exils se mêlent naturellement aux prémonitions les plus sombres.

Tasaâdit Yacine.— Si vous voulez bien, essayons de définir ce que vous appelez la <>, l’Algérie.

Kateb Yacine.— Nedjma(1), c’est l’Algérie, la quête de l’Algérie. Est-ce que nous l’avons trouvée ? A mon avis, non. Nous ne sommes même pas capables d’appeler notre pays par son nom.
<>, ce n’est pas le vrai nom de notre pays. C’est un terme touristique. Ldjazaïr, c’est quoi ?

Tasaâdit.— <>…

Kateb.— Vous avez vu un pays s’appeler les <> ?
Ce sont les Arabes qui l’ont appelé ainsi.

Tasaâdit.—- Oui

Kateb —- Nous continuons à nous désigner en termes étrangers, parfois hostiles et même méprisants ou sinon indifférents.
Tasaâdit —- Vous l’auriez appelé comment ?

Kateb —- Moi, je préférerais l’appeler Tamazight….

Tasaâdit —- Tamazgha, c’est le lieu où se pratique le tamazight, qui est la langue…. Je crois que Tamazgha a déjà été employé par quelques-uns pour désigner, semble-t-il, un ensemble plus vaste.

Kateb — Ldjazaïr ne peut pas être le nom de notre patrie ! C’est touristique.

Tasaâdit — Même par rapport au nom ancien de l’Algérie, il y a eu une amputation. Au Xeme siècle, c’était Djazaïr-Bani-Mazghena, <> ou <> (qui est la forme arabisée d’Imazighen). { … ] Avec le temps, Mazghena à complètement disparu, seul le terme El-Djazaïr est resté.
Kateb —- Un jour l’Algérie retrouvera son vrai nom

Tasaâdit —– Vous pensez réellement qu’il est bon de revenir sur un fait établi et largement admis…..

Kateb —- Nécessairement. Il suffit de le savoir.

Tasaâdit —- De ne pas rester dans l’ignorance, c’est bien cela ?

Kateb —- L’ignorance c’est rien quand on commence à savoir. L’ignorance est quelque chose qu’il faut secouer. Jusque-là, il y a des gens, ça ne leur venait même pas à l’idée. Notre tache, c’est de leur mettre la puce à l’oreille. C’est de poser en fin ses problèmes-là. Autrefois, on nous disait :<>.
Les gens qui nous disaient cela le disaient au nom de quoi ? Au nom de l’unité. On nous disait : <>. On parle toujours d’unité…. Je veux régler ce problème une fois pour toutes.

Tasaâdit —- Sur quelle base voulait-on réaliser cette union ? De plus, parler d’ <> voulait dire qu’il y avait désunion. Je ne comprends pas pourquoi ce problème s’est posé à votre génération en ces termes…
Kateb —- Est-ce qu’on doit s’unir sur la base du mensonge et de l’ignorance ou bien sur celle de la connaissance et de l’espérance ? Il faut poser le problème comme ça. Est-ce qu’on doit s’unir pour tuer une langue ou pour la faire vivre ? Est-ce qu’on doit s’unir pour connaître son histoire ou pour l’ignorer ? C’est nous qui sommes pour l’unité, pas eux. Encore faut-il qu’elle se fasse sur quelque chose de vrai ! A ce moment-là, tous ces pseudo-nationalistes apparaissent comme de faux patriotes, comme des ennemis même de l’Algérie, parce que, s’ils étaient des patriotes, il ne leur viendrait pas à l’idée de se nier eux-mêmes, de nier l’essence même de la patrie ; justement, en tant que bourgeois, ils ont besoin de l’arabo-islamisme parce qu’ils sont complices des envahisseurs étrangers, pour la bonne raison qu’ils veulent continuer à dominer ce peuple. Ils ne veulent pas que ce peuple comprenne parce qu’ils savent que la conscience est quelque chose qui va loin.
Si la conscience s’éveille elle aboutira nécessairement à la perte de leur pouvoir. Mais la conscience commence à s’éveiller, ça y est, c’est parti.

Tasaâdit —- Vous êtes peut être optimiste.

Kateb — C’est sûr, c’est parti.

Tasaâdit — Vous voulez dire que la méconnaissance de l’histoire, c’est une méconnaissance de soi ?

Kateb — C’est un complexe d’infériorité.

Tasaâdit — Il est peut-être difficile de voir les choses en face….

Kateb — Justement dans ce cas.
Tasaâdit —- Votre Nedjma, c’est à la fois le pays, l’histoire, la conscience. En arabe, Nedjma, c’est le nom d’une femme. Dans le même ordre d’idée, on peut dire que l’histoire est aussi niée. Comme on a oublié le rôle des femmes pendant la guerre, ils nient l’existence des femmes comme êtres humains. Il y a par conséquent, à mon avis, ce refus de voir les femmes chez nous telles qu’elles sont. Le refus de reconnaître les femmes participe aussi de ce refus de soi. On ne peut pas bâtir une société, une nation, sans l’autre qui est aussi une partie de soi. Comment amputer une partie de soi ? Comment amputer ce pays de se qui le fait ? Ça revient, comme vous le disiez tout à l’heure, à le nier et à se nier soi-même par la même occasion.

Kateb — Qu’est-ce qui est à la base de ça ? Pourquoi en sommes-nous là ? Comment a commencé le malheur ? Il a commencé par les invasions étrangères, et ç’a été une suite d’invasions étrangères…. Les Romains. Commençons par là, car c’est une période relativement connue. N’oublions pas qu’à un certain moment l’Algérie a été dite <>.
Combien de temps les Romains sont-ils resté ?

Tasaâdit — Cinq siècles.

Kateb — L’Algérie romaine. L’Algérie chrétienne, on en a parlé. On a présenté Saint Augustin comme algérien et, moi, j’ai eu la terrible surprise, après l’indépendance, de voir des personnages officiels faire des conférences à Souk-Ahras sur Saint Augustin.
Tasaâdit — Et alors ? Est-ce une surprise agréable ou désagréable ?

Kateb — Moi j’ai ressenti ça comme un crachat. Pour moi, Saint Augustin, c’est Massu, parce qu’il a massacré les Donatistes, ceux qui étaient des chrétiens sincères.
Ils avaient pris position pour les insurgés et les ouvriers agricoles qui se battaient contre les Latifundia, contre les colons romains, exactement comme nous contre les français. Saint Augustin a appelé à la répression et la répression a été atroce. Ç’a été des massacres. Fêter Saint Augustin, qu’est-ce que cela veut dire ? Pourquoi ? Parce qu’il est né en Algérie ? Dans ce cas là, Camus aussi est né en Algérie. Et beaucoup de gouverneurs généraux…..

Tasaâdit — Vous pensez toujours la même chose ? Dans tous les pays du monde, il n’y a pas que les bons, les purs, les courageux qui soient citoyens…
Kateb — Bien sûr. Mais, pour moi, c’est un ennemi et c’est tout. Il faut rejeter ça avec la plus grande énergie.
Bien sûr qu’il ne suffit pas de naître en Algérie pour être un Algérien, surtout quand on a travaillé contre son histoire, contre ceux qui l’étaient vraiment.

Tasaâdit —- A vous entendre il y aurait encore de
nombreux Saint Augustin aujourd’hui ….

Kateb —- Et l’aliénation vient de la religion, encore une
fois. De la même manière, quand on présente la Kahina
comme une juive, qu’est-ce que cela veut dire ? Ça, c’est
une invention des Arabes.

Tasaâdit — Ce serait donc une reconstruction d’après la
vision dominante, la vision des vainqueurs ?
Kateb — Oui, parce que pour les Arabes et pour les
musulmans, être juif, c’est être le diable. C’est une
manière de lui coller une autre religion. Et, de toute
façon, elle n’est pas entrée dans l’histoire comme ça.
Si elle est entrée dans l’histoire comme juive, ça se
saurait. La Kahina n’est pas entrée dans l’histoire parce
qu’elle aurait lutté pour le judaïsme …. A ma
connaissance, non. Elle est entrée dans l’histoire
comme nationaliste.

Tasaâdit —- lutter pour une religion peut être aussi une
forme de nationalisme. Pour ceux qui ont la foi, c’est
déterminant.

Kateb — Il faut réfuter ça énergiquement. C’est pour ça
que je suis contre les mythes. Il y a l’histoire, quand
même !

Tasaâdit — De toute façon, il faut aussi admettre que ce
peuple a connu avant l’islam les religion qui étaient là.

Kateb —- Mais ces religions ont toujours joué un rôle
néfaste. Il faut s’y opposer avec la dernière énergie.
On les voit maintenant à l’œuvre. On les voit en Israël,
en Palestine, on les voit partout. Ces trois religions
monothéistes font le malheur de l’humanité. Ce sont
des facteurs d’aliénation profonde. Voyez le Liban. Ça
se passe devant nous. Regardez le rôle des chrétiens,
des musulmans et des juifs. Il n’y a pas besoin de dessin.
Ces religion sont profondément néfastes et le malheur
de nos peuples vient de là.
Le malheur de l’Algérie à commencé là. Nous avons
parlé des romains et des chrétiens. Maintenant, parlons
de la relation arabo—islamique ; la plus longue, la plus
dure, la plus difficile à combattre.

Tasaâdit — Parce qu’elle est constitutive de la culture
du peuple ?

Kateb — C’est dur de lutter contre une telle couche
d’aliénation. Pendant ces treize siècles, on a arabisé
le pays mais on a en même temps écrasé le Tamazight,
forcément. Ça va ensemble. L’arabisation ne peut jamais
être autre chose que l’écrasement de Tamazight.
L’arabisation, c’est imposer à un peuple la langue arabe
alors que c’el-ci n’est pas la sienne, et donc
combattre la sienne, la tuer.
Comme les Français quand ils interdisaient aux
écoliers Algériens de parler Tamazight ou arabe parce
qu’ils voulaient faire l’Algérie française. L’Algérie
arabo-islamique est une Algérie contre elle-même, une
Algérie étrangère à elle-même. C’est une Algérie imposé
par les armes, parce que l’islam ne se fait pas avec des
bonbons et des roses. Il s’est fait dans les larmes et le
sang, il s’est fait par l’écrasement, par la violence, par
le mépris, par la haine, par les pires abjections que
puisse supporter un peuple. On voit le résultat.
Quand on prend Ibn Khaldoun … pourquoi on n’a
jamais fait une édition populaire d’Ibn Khaldoun ? Je vous propose ça, maintenant : prenez L’Histoire des
Berbères, faites une édition populaire d’Ibn Khaldoun.
On me dit que c’est dur, etc. Il y a des côtés un peu ardus :
les origines des tribus. Si on enlève ces pages-là, il y a
des pages lumineuses sur l’histoire. Tenez, par exemple,
quand on dit que ce peuple a apostasié douze fois …. Ça
prouve que la pilule n’est jamais passée.

Tasaâdit — Il y a eu le phénomène des Bergwata, qui est
une prise de conscience manifeste de ce que certains ont
appelé une<>. Mais
vous ne pouvez pas dire que ces faits culturels
islamiques et, par voie de conséquences, arabes ne sont
pas assimilés par le peuple. Ils sont partie intégrante,
que vous le voulez ou non, de la culture algérienne et
du Maghreb.

Kateb — Je ne suis pas d’accord. Les gens croient parce
qu’ils n’ont rien d’autre. Il y a beaucoup de choses à dire.
Nous sommes pris dans un océan de mensonges. Nous
avons un fil pour trouver la vérité, il y a des siècles de mensonges, et Ibn Khaldoun, c’est très important, parce
qu’il était en plein arabo-islamisme, mais il avait l’esprit
scientifique.

Tasaâdit — Il y avait la réalité telle qu’elle était.

Kateb — Pour nous, c’est une source extraordinaire. Il
faut la répandre. Il faut que L’Histoire des Berbères
d’Ibn Khaldoun soit enseignée. C’est elle qui nous
concerne le plus. C’est ça son œuvre fondamentale.
Quand on lit ça, on peut arriver aux autres questions
aussi.

Tasaâdit — Pouvez-vous nous en dire plus ?

Kateb — On peut arriver aux femmes. Comment se fait-il
ce peuple ait été dirigé par une femme. Et puis,
attention ! Ce peuple, ce n’était pas seulement l’Algérie.

Tasaâdit — C’est normal, puisque l’Algérie, la Tunisie, le
Maroc sont des créations récentes.

Kateb — …c’était l’Afrique du nord. Une Afrique du nord
bien plus large que c’elle qu’on nous apprend, parce
qu’elle allait de la Libye jusqu’à l’Afrique. Le Maghreb
lui-même est trop restrictif. C’est africain qu’il faut se
dire. Nous sommes africains. Tamazight, c’est une langue
africaine : la cuisine, l’artisanat, la danse, la chanson,
le mode de vie, tout nous montre que nous sommes africains. Le Maghreb arabe et tout sa, c’est des
inventions, de l’idéologie ; et c’est fait pour nous
détourner de l’Afrique. A tel point qu’il y a maintenant
une forme de racisme. D’ailleurs, moi, j’ai découvert
avec vraiment beaucoup d’étonnement ici¬¬¬ – ce qu’on
appelle le bureau arabe de travail, où l’on organise des
séminaires — cette partie de l’Afrique. Un jour, j’ai
entendu la musique malienne, j’étais bouleversé
d’ignorer ça. C’est honteux. Et pourtant, avec le Mali,
nous sommes sur le même palier. Il y a le Niger, le Mali,
l’Afrique. Là aussi, on voit l’arabo-islamisme sous sa
forme maghrébine occulter l’Afrique, occulter notre
dimension réelle, profonde. C’est ce qui est important.

Tasaâdit —Revenons un peu aux femmes, voulez-vous ?

Kateb — En ce qui concerne la femme, comment se fait-il
que ce pays, ce sous-continent, ait put être diriger par une femme ? Et comment se fait-il que la femme en soit là
aujourd’hui? Ce n’est pas difficile : c’est l’arabo-islamisme qui a abouti à l’asservissement et à la dégradation de la femme chez nous.

Tasaâdit —Je crois que ce n’est pas aussi clair que vous le dites. Les raisons sont hélas multiples et les problèmes complexes.

Kateb —C’est très clair. Je ne vois d’autres sources que
c’el-là. Je n’en vois pas d’autres. Au nom de quoi ? Comment ce fait-il qu’un peuple qui a été dirigé par une femme puisse aujourd’hui être ce qu’il est ? Je connais une femme qui veut divorcer parce que son mari a pris seconde femme et qu’il veut la lui imposer chez elle. Elle veut demander le divorce. Or jamais le procureur n’a voulu la recevoir.
J’ais vu une fois de mes propres yeux, ici, au Clos Salembier une femme sauvagement battue, en pleine rue, à coups de pied dans le ventre, devant tout le monde, à midi. Personne n’a bougé. Pourquoi ?
Parce qu’elle lui appartient, c’est sa femme. Il en fait ce qu’il veut. On ne pourrait jamais voir ça dans aucun autre pays du monde. Ici on appelle ça <>!
Est-ce que sa fait partie de ce que nous sommes réellement?

Tasaâdit —Je ne crois pas. Mais peut-être faut-il prendre la question autrement : la misère, l’inculture, le passé
Colonial, la perte de ses racines, etc., tout ça contribue à travestir la culture.
Kateb —Ça, c’est l’apport de l’arabo-islamisme. C’est ça la fameuse redjla, le culte de la virilité, le culte de la force.

Tasaâdit —Mais ce culte de la virilité existe aussi ailleurs.

Kateb —On pourrait trouver d’autres exemples : le fait d’assimiler le travail à la prostitution, et beaucoup d’autres choses qui se passent chez nous et qui montrent bien comment l’arabo-islamisme devient la chaîne qu’il faut briser. Il est ce qui corrompt tout, ce qui souille tout. Evidemment les gens, maintenant…Le socialisme n’a plus la même force chez nous. Les pouvoirs publics ne s’en réclame pas. Ils ont besoin pour exister de lutter contre les forces de progrès. Ces forces nationales et populaires peuvent êtres représentées grosso modo par les syndicats. Les ouvriers d’un côté, de l’autre par les Kabyles, les Chaouïas, les Imazighen ; voilà les deux ennemis du pouvoir. Puisque ces deux forces. A l’heur actuelle, on veut les combattre, eh bien ! Il ne reste plus qu’à s’appuyer sur l’arabo-islamisme. C’est ce qu’on a fait, même si on craint que les démagogues religieux ne prennent le pouvoir. En définitive, le véritable ennemi, c’est nous. Et ça c’est une logique à laquelle personne ne peut échapper parce que ce pouvoir a peur de deux forces: il a peur du mouvement national et il a peur du mouvement ouvrier. Il a peur qu’il y ait un éveil réel dans les montagnes. Il a peur d’un deuxième Tizi-Ouzou 1, mais à l’échelle algérienne. Devant les difficultés économiques et, évidemment, les inévitables conflits sociaux qui se profilent à l’horizon, il a peur des syndicats, des ouvriers. A ce moment-là, le pouvoir est condamné à faire le jeu de ses ennemis. Il est condamné à se diviser en forces antagonistes, et c’est comme ça qu’on voit le mouvement intégriste attaquer des écoles de police. C’est comme ça qu’on voit dans les rues des quêtes pour les mosquées, c’est comme ça qu’on voit des privés construire des mosquées, et le pouvoir renchérir à son tour en construisant des mosquées, et les privés de renchérir à leur tour. Ça devient aveuglant, mais il y aura tôt ou tard un phénomène de rejet. Ce peuple a subi bien des assauts des forces qui se croyaient plus grandes et qui apparemment étaient invincibles, mais il n’y avait rien à faire. Le peuple reste lui-même, car les forces sont là.

Tasaâdit —avant d’en arriver à Tizi-Ouzou, voulez-vous dire comment vous avez pris conscience pour la première fois du fait culturel berbère ?

Kateb —La première fois ?

Tasaâdit —Quel âge avez-vous ?

Kateb —C’était quand j’avais neuf ou dix ans. Nous sommes partis du pays Chaouïa ; c’est-àdire par l’est puisque les arabes sont arrivés par l’est (ils sont arrivés plus tôt chez nous), L’est est arabisé plus tôt aussi. A Sedrata , où j’ai passé ma petite enfance, je n’entendais pas parler Tamazight. On le parle plus loin mais pas à Sedrata. Ce que je savais sur les Kabyles quand j’étais petit, c’était plus péjoratif. Le Kabyle, c’était presque un juif, c’était un étranger, quelqu’un pas comme nous. On ne le percevait pas comme ça. Il y avait même des mots pour le désigner. Tenez :<>

Tasaâdit —Qu’est-ce que ça veut dire ?

Kateb —<> C’est vraiment péjoratif, et pourtant c’est des Chaouïa qui dise ça. C’est des Imazighen eux-mêmes qui disent ça. Ça peut s’expliquer de mille manières.

Tasaâdit —Comment l’expliquez-vous ?

Kateb —Il faut le comprendre. Ce qu’on sait des Kabyles là-bas…
Tasaâdit —On leur reproche d’être paysans, frustes, un peu sauvages…

Kateb —Non, souvent ce sont des bourgeois. A Sedrata, il y avait un nommé Azouaou qui représentait les Kabyles. Et Azouaou, c’est une grande ligne d’autocars. Donc ça suscite des jalousies. Les Kabyles qu’on voyait là-bas, c’était des Kabyles qui avaient réussi. Il y avait une espèce d’animosité bâtie sur l’ignorance. Je suis parti avec cette enfance-là.

Tasaâdit —Quand les avez-vous perçus autrement ?

Kateb —Plus tard. Mon père, étant oukil, était muté très souvent. On l’a envoyé à Sétif. Près de Sétif, vers Bougaâ, en Petite Kabylie. Là aussi, c’est un peu arabisé, on ne parle plus tamazigh. On arrive au village. Je me souviens, ma mère a vécu ça comme un exil. Elle est éloignée de ça famille. Aller chez les Kabyles, là-bas, c’est un peu dur. Il n’y avait pas de fontaine à la maison. Il y avait une fontaine publique. Une jeune fille nous amenait de l’eau. Elle ne parlait que tamazight. Elle vient et dit à ma mère :<>ou quelque chose comme ça…

Tasaâdit —Oui…<>

Kateb —Mais non… ma mère a compris samet (<>, <>).

Tasaâdit —A Bougaâ, le <>avec emphase se prononce<>avec emphase bien sûr…

Kateb —Quand mon père est rentré, ma mère lui a dit :<>Mais, heureusement, mon père parlait bien la langue…Il parler même l’hébreu ! Il avait un don pour les langues. Il lui a expliqué. Pour moi, c’a été une espèce de coup de foudre. J’ai découvert mon vrai peuple. J’ai découvert la générosité, la beauté aussi. Tout ce que nous somme.

Tasaâdit —Vous avait vécu dans un village Kabyle. Est-ce que ce n’est pas ça qui vous a mené dans le marxisme ? Vous avez été sans doute marqué par cette espèce d’égalité apparente, mais trempeuse qu’il y avait…

Kateb —Attention, ce village n’est pas comme ça, c’est un village de colonisation.

Tasaâdit —Ça change tout en effet car, dans les villages des montagnes, c’était un peu une forme d’égalitarisme <>mais qui cachait de grandes inégalités sociales. Le berger, le forgeron, le boucher n’ont pas le même statut que le paysan.

Kateb —La démocratie peut-être pas, surtout la générosité.

Tasaâdit —La solidarité ?

Kateb —La générosité, c’est-à-dire que c’était un bon peuple. Mais mon père aussi était très généreux, c’était un peu l’avocat des pauvres. Très souvent, il ne faisait pas payer ses clients. Chez nous par exemple, à la période de lekhrif (automne)…

Tasaâdit —vous receviez des corbeilles de figues ?
Kateb —… On n’arrivait pas à rentrer à la maison, c’était plein de guêpes. On était envahis de fruit. Tous les fruits de la Kabylie atterrissaient à la maison, des produits de la chasse (perdrix…). Mon père lui-même aimait bien les Kabyles, et puis lui-même était Chawia. On l’appelait d’ailleurs <>. J’ais commencé à comprendre, mais je ne peux pas dire que j’ai tous compris… en tout cas, je sentais que, l’Algérie, c’était ça et pas autre chose ; par la suite, j’ai mieux compris.

Tasaâdit —A quelle période ?

Kateb —surtout dans l’émigration. Comme par hasard, à chaque fois que des gens me soutenaient, c’était toujours des Kabyles ou des Chawias.

Tasaâdit —Pouvez-vous nous relater un de ces moments ?

Kateb —quand je suis arrivé à paris, j’avais un peu d’argent, mais je l’ais tout de suite dépensé. Un matin, je me suis retrouvé sans un sou, je devais quitter l’hôtel. Je ne savais pas quoi faire. J’ais rencontré un copain avec qui j’été en prison. J’étais catastrophé. Il me dit :<>Les Algériens de ce temps-là se connaissaient tous entre eux. Ils étaient presque regroupés par quartier. Les gens de Petite Kabylie, c’était le XIIIe. C’était rue du Château-des-Rentiers. C’était quelqu’un de l’étoile nord-africaine, un vieux militant, analphabète, tuberculeux, vivant avec une femme de l’ancienne France, aristocratie qu’il appelait<>. Elle était très cultivée. Elle était paralytique… C’était formidable. Ils avaient un café dans une espèce de cave. C’était le refuge de tous les Algériens en Europe : les chômeurs, les malades, les tuberculeux…

Tasaâdit —C’est une rue qui porte bien son nom.

Kateb —C’était au numéro 213. En ce temps-là, il y avait beaucoup de bistros algériens. La plupart, c’était des Kabyles. C’était les plus pauvres qu’on retrouvait dans l’émigration. Petit à petit, avec la chanson et tout ça. Je commençais à me sentir bien parmi eux ; je suis devenu l’écrivain public.

Tasaâdit —Il s’appelait comment, le mari de Mme Jeanne ?
Kateb —Slimane. C’était pathétique. Il avait plus de soixante ans. Il m’a pris chez lui, c’était très pauvre, on mangeait des pois chiches sans viande, etc. Il n’empêche que, tous les jours, il me payait un paquet de Gauloises, mes journaux… Il était assoiffé d’informations, de politique, de nouvelles du pays. Et, comme il a vu que je m’intéressais à la politique, nos intérêts convergeaient. Il se serait ruiné rien que pour m’acheter des journaux. En retour, j’écrivais des lettres, je leur lisais les journaux, et puis, petit à petit, on c’est organisés pour le front. A l’époque, c’était le Parti communiste algérien qui voulait créer le front national démocratique (une des préfigurations du FLN).Un jour, j’étais décidé de faire un meeting et les nationalistes (les messalistes) me sont tombés dessus à coups de bâton. Bref, l’expérience à mal tourné, mais, à ce moment-là, j’ais vu ceux qui avaient eu maille à partir avec le Parti1 parce qu’ils étaient berbéristes. Il y avait un grand du Parti (il était actif dans le nord et l’est de la France) qui s’est jeté dans la Seine après l’indépendance. Il y avait beaucoup de choses : plus ça allait, plus le commençais à comprendre. Une des choses les plus terribles, c’est que, le vieux, je ne l’ai plus revu par la suite. J’ai quitté la France, je suis venu en Algérie .Quand je suis reparti en France, la cave n’existait plus, j’ais retrouvé Slimane garçon de café dans un autre truc du XXe, il m’a servi. Il était tout tremblant.

Tasaâdit —Il vous a reconnu ?

Kateb —Bien sûr… C’est terrible… quand on rencontre des gens comme ça. On voir où on est l’Algérie. Evidemment, après l’indépendance, je voyais ce problème et naturellement, comment le poser. J’ais pensé à le poser au théâtre puisque je voyais que, dans la chanson, il y avait déjà un très fort mouvement. C’était au temps où il y avait Idir (A vava inou va). C’est là que j’ai compris le rôle de la chanson en Algérie. E tamazight, c’était frappant ; c’est dans cette langue-là qu’il y avait un très fort mouvement. Ce n’est pas un hasard… Je connais bien ça. Et puis je voyais à Alger… Qu’est-ce que c’est, Alger ? C’est la Kabylie. C’est la différence avec l’Aures. Les gens croient que l’Aures, c’est moins sensible. Ce n’est pas vrai. L’Aures a la même sensibilité, mais seulement l’Aures est loin d’Alger. Ici, si quelque chose se passe en Kabylie, une demi-heure après, une heure après, tout Alger l’apprend.

Tasaâdit —C’est-à-dire que l’Aures n’a pas investi de façon systématique les grande villes de l’est

Kateb —Oui, même si ce sont de grandes villes, ce n’est pas la capitale, et puis c’est plus loin. L’Aures, d’Annaba, c’est loin, et même de Guelma. Mais, ici, la montagne est à côté ; si quelque chose se passe ici, les montagnards sont là une heur après. Ça c’est une force. C’est ainsi qu’avec ma troupe j’ai pris contact avec les étudiants, et j’ai compris que ce problème devait être posé. Ainsi, pour le vingtième anniversaire de la révolution, on a fait la guerre de deux mille ans. On a mis l’histoire de la Kahina au théâtre. On l’a traduite en tamazight. Il y a même eu une expérience en tamazight de Mouhamed prend ta valise qui a été jouée avec le plus grand succès à Tunis.
Mais il faut reconnaître que c’est mon séjour au Vietnam qui m’a renforcé dans cette idée. En revenant du Vietnam (en1970), je suis allé en Syrie et, dans la rue Abd-el-Kader –el-Djazaîri , j’ai entendu parler en tamazight… en plein Damas ! Pourquoi ? Les Kabyles, les vrais compagnons d’Ab-el-Kader, ceux qui l’ont suivis dans l’exil jusqu’à la mort, ils ont là-bas. Ce sont les femmes, les vieilles femmes, qui ont sauvegardé la langue, et c’est comme ça qu’on continue à parler tamazight à Damas. Toutes ces choses se retrouvent.
Tasaâdit —Les Kabyles, c’est à croire qu’on les retrouve partout : en Tunisie (émigrés au siècle dernier), au Maroc depuis l’entrée des turco-ottomans, et en suite des Français, en Syrie, et même en Nouvelle Calédonie !

Kateb –Une autre fois, je revenais de Bulgarie. Dans l’avion, au retour -l’avion s’arrêtait à Alger mais elle allait aussi au Maroc. J’étais aussi à côté d’un Marocain. On a commencé à parler, on a parlé de Tizi-Ouzou.
Il m’a dit qu’au Maroc Tizi-Ouzou avait été un vrai coup de tonnerre. Ça a beaucoup frappé le peuple, le fait que le peuple Algérien ait bougé pour ça langue. Là-bas c’est la langue par excellence, surtout dans les montagnes, le rif.
J’ai appris très récemment qu’à Toulouse il y a une très forte activité en tamazight. Ils ont fait salle comble dans un théâtre .Un type m’a dit que, là-bas, il y avait des Algériens, des Marocains, et même des Libyens. Tout ça, c’est très prometteur. Maintenant c’est à nous de concrétiser cette force, de lui donner une expression, de la rendre évidente pour tous. Ça ne fait que commencer. De toute façon, nous, ce n’est pas le pouvoir qui nous intéresse, c’est plutôt la conscience, la prise de conscience de tout un peuple. Que faire du pouvoir si on ne sait pas où on doit aller ni ce qu’on doit faire ? Et que somme-nous exactement ? Il faut expliquer inlassablement les choses, les mettre au clair. Tout en sachant que ça durera certainement longtemps, car c’est une lutte de longue haleine. Mais les choses vont certainement plus vite qu’on ne le croit. Il faut aussi compter avec les erreurs de nos ennemis. Rappelez-vous ce qui a été à l’origine de Tizi-Ouzou… C’est cette balourdise incroyable d’un ouali1 qui ose interdire une conférence sur la poésie ancienne des Kabyles. C’est les erreurs de nos ennemis qu’il faut comptabiliser. Quand ils font des bêtises comme ça, nos ennemis par fois nous donnent de l’espoir. Oui, ils ne manquent pas de faire des bêtises, d’humilier les gens, de manifester leur mépris, leur ignorance, leur préjugés, et c’est ça qui va préparer le terrain à la prise de conscience, puisqu’ils continuent. Ils n’ont pas compris, ils ne vont jamais comprendre, et, par là même, ils sont condamnés à commettre toujours les mêmes erreurs.

Tassaâdit —Vous croyez ?

Kateb —Ah oui ! Les choses vont beaucoup plus vite à notre époque qu’autrefois. Il faut apprendre à manier les armes que nous avons. Il y a des armes comme le magnétophone.

Tasaâdit —La caméra, la vidéo…

Kateb —La révolution a été aidée par le transistor, la radio, puisque nous avons ses armes entre les mains, il faut nous en servir.

1-Nedjma : roman de Katab Yacine.

kateb yacine

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Amazigh Kateb

En tournée dans toute la France

Amazigh, « homme libre » en berbère, est la voix porteuse de Gnawa Diffusion. Fils du grand écrivain algérien Yacine Kateb, il a été profondément marqué par l’instabilité politique en Algérie, et met un point d’honneur à politiser ses textes. Il revient cette année avec un premier album solo, et repart à la conquête des scènes françaises avec toujours la même énergie et la même force. Voilà de quoi passer l’hiver au chaud !

amazigh kateb

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