Traduction et adaptation d’un texte dans une langue émergente : cas du Petit Prince en amazighe


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16 juin 2006

 

Introduction

L’objet de cette communication est de présenter une expérience de traduction du français vers l’amazighe dont je suis l’auteur. Il s’agit de la traduction du célèbre conte de Saint-Exupéry : Le Petit Prince.

Cette présentation portera essentiellement sur les difficultés d’adaptation d’un contenu initialement en français vers une langue émergente qu’est l’amazighe. Nous aborderons particulièrement les difficultés du passage d’un texte écrit (ici le français) vers un écrit oralisé (l’amazighe en construction) et les problèmes liés au choix du vocabulaire ou liés à la syntaxe et à la stylistique. Nous essayerons également d’analyser les limites de la production d’un texte amazighe à la fois standardisé sur le plan linguistique et proche de la langue maternelle et de l’espace socioculturel de l’enfant.

De la mémoire des mots et de l’émigration des cultures

L’itinéraire historique et étymologique d’un vocable ou d’un concept suit souvent le mouvement et le parcours de l’homme qui le détient. Une notion passe de proche en proche à la propriété de celui qui l’accepte et l’utilise. Une notion se transmet de proche en roche et appartient à celui qui l’accepte et l’utilise. Une notion peut voyager d’une culture à une autre, jusqu’à devenir universelle et appartenir au patrimoine humain.

C’est ainsi que dans le bassin méditerranéen, berceau des cultures et des civilisations, plusieurs peuples ont contribué à la construction d’un fonds culturel, mythologique, philosophique et lexical riche et commun.

Avant l’invention de l’écriture, les échanges linguistiques entre les cultures se faisaient par le biais de l’oralité. L’origine de certains mots, de certains contes ou de certains concepts est souvent énigmatique et renvoie forcément au socle commun d’une même région culturelle, habitée ou fréquentée par différents peuples.

La langue et la culture amazighes, ancrées dans la région méditerranéenne – l’une des civilisations les plus anciennes de cette région – a certainement contribué, à côté des autres cultures, à la construction du socle culturel et linguistique commun et à l’émergence de la pensée humaine universelle. En analysant par exemple le fonds lexical commun entre le grec et l’amazighe, l’on s’aperçoit de l’existence de centaines de mots communs aux deux langues et à d’autres langues de la région [1]. Même constatation en ce qui concerne le substrat mythologique ou philosophique. Un conte peut exister sous différentes versions d’une région à une autre et d’une culture à une autre dans une même aire géographique. Le mythe d’Atlas ou celui d’Anzsar, par exemple, est narré différemment selon un canevas propre à chaque région.

Même constatation dans le domaine du patrimoine symbolique et artistique. Plusieurs signes et symboles des arts populaires sont communs aux peuples méditerranéens. On parle même de l’emprunt de plusieurs lettres du système latin, devenu universel, du fonds symbolique libyque et Tifinaghe . [2] Les échanges entre deux ou plusieurs cultures limitrophes est un phénomène naturel. Aujourd’hui, avec l’explosion des moyens de communication, ce phénomène s’étend même à des cultures très différentes, et appartenant à des aires géographiques souvent très éloignées. La culture va incessamment devenir universelle et, de proche en roche, va transcender l’identité des peuples.

L’amazighe : de l’oral à l’écrit

Bien que les premiers essais de transcription de l’amazighe remontent au Moyen Age avec les travaux de Awzal, le passage de la langue amazighe de l’oral à l’écrit s’est fait depuis l’arrivée des ethnologues européens en Afrique du Nord, il y a plus d’un siècle. Ce passage a commencé par la transcription et la fixation de la littérature orale sous forme de contes, de poésies, etc., et par la transcription de récits de la vie quotidienne racontée par les locuteurs de cette langue.

Au début de l’indépendance, une génération d’instituteurs et d’intellectuels amazighs passent de la phase de la transcription à celle de la production littéraire proprement dite, et parallèlement, à la traduction de quelques œuvres du patrimoine littéraire universel (B. Brecht, W. Shakespeare…), avec souvent une intervention et une adaptation volontaire du contenu de ces œuvres. Ces traductions et ces productions littéraires se font évidemment en dehors du circuit officiel lié au statut de la langue. Bien qu’il s’agisse apparemment d’une nouvelle donne, l’appropriation de la pensée universelle par l’amazighe existe réellement depuis toujours par le biais des échanges culturels entre les peuples.

Cependant, l’amazighe, langue émergente en passage de l’oral à l’écrit, a besoin de se réinscrire dans l’universel comme langue reflétant une culture méditerranéenne millénaire, ouverte et tolérante. De plus, elle a besoin de s’approprier des moyens modernes pour sa transmission et pour la diffusion des valeurs humaines qu’elle véhicule et du savoir ancestral qu’elle détient.

Traduire le Petit Prince

J’arrive maintenant à l’objet de cette communication, celui de ma propre expérience dans le domaine de la traduction et de l’adaptation d’une œuvre littéraire. Il s’agit du célèbre conte d’Antoine de Saint-Exupéry « Le Petit Prince », œuvre traduite du français vers l’amazighe. Ce conte, bien qu’il ait été vraisemblablement inspiré d’une tradition orale saharienne, a été adapté lui-même à une nouvelle culture, « le français », et à une nouvelle époque, « 1943 » (pendant la Seconde Guerre mondiale). Le conte contient donc des notions et un vocabulaire moderne très éloignés de ceux utilisés dans la vie quotidienne du désert.

Pourquoi le Petit Prince ?

Outre qu’il s’agit d’un conte destiné à la jeunesse (de 7 à 77 ans, comme dirait Tintin) c’est une des œuvres qui véhicule les valeurs nobles de l’amour, l’amitié, l’altruisme et la solidarité. Ces valeurs coïncident justement avec le cadre général dans lequel la communauté amazighe s’inscrit et qu’elle aspire à véhiculer. Le Petit Prince étant l’une des œuvres les plus lues et les plus traduites dans le monde, elle a été adaptée à pratiquement toutes les langues parlées de la planète. La dernière traduction en date (mai 2005) est sa traduction en Toba, langue indigène parlée par une communauté aborigène de l’Argentine. Le Petit Prince de Saint-Exupéry est le deuxième livre traduit en cette langue après le Nouveau Testament.

La deuxième raison qui m’a poussé à traduire et adapter ce conte dans ma langue maternelle est le fait que l’auteur y fasse parler le Petit Prince avec tantôt un serpent ou un renard, tantôt avec une fleur, un astre ou un volcan. Ceci coïncide parfaitement avec la mythologie et la cosmogonie amazighes.

La troisième et dernière raison, c’est que ce conte se passe dans le désert saharien, région touarègue et amazighe par excellence. Et comme je suis moi-même issu d’une famille nomade de cette région, j’ai donc décidé de faire profiter les enfants d’une traduction amazighe de ce conte qui me séduit tant depuis mon enfance. Bien que le Petit Prince ait été auparavant traduit en tamachaq au début du siècle dernier, et en kabyle en l’an 2004, j’ai décidé d’ajouter une version marocaine qui ne fera qu’enrichir mon expérience en traduction [3] et élargir le répertoire des traductions du Petit Prince en langue amazighe.

La langue de traduction

Le conte a été traduit en amazighe, langue orale dont l’écriture est en construction. Malgré les tentatives de standardisation de la langue amazighe, les dialectes sont actuellement les seuls à êtres pratiqués, à l’écrit comme à l’oral.

Le lectorat cible

Le Petit Prince traduit en amazighe est un conte destiné en premier lieu à la jeunesse, mais, en espérant qu’il soit lu et apprécié par tous, sans distinction d’âge.

« Le Petit Prince » est donc une œuvre littéraire « célèbre », traduite d’une langue internationale, le français, vers une langue en construction, l’amazighe, et destinée à un lectorat de jeunes. Ce sont ces conditions particulières qui ont fait toute la difficulté de cette traduction.

Quelles sont les difficultés que j’ai rencontrées pendant la traduction de cet ouvrage ?

La première difficulté est évidemment liée au statut juridique de la langue amazighe et à sont état de langue en cours de standardisation. Etant donné que l’amazighe est une langue émergente et en cours de normalisation, j’ai été forcé d’utiliser, comme base de ma traduction, le parler que je maîtrise le mieux, à savoir, le parler du sud-est marocain. Bien entendu, si j’avais exclusivement utilisé ce parler, aussi riche soit-il, je n’aurais jamais traduit ce conte. La version traduite que je propose est d’emblée destinée à une frange réduite de lecteurs. Il s’agit des locuteurs d’une variante régionale du sud-est marocain bien que cette variante soit proche à la fois de la variante du sud « tachelhit » et du centre « tamazighte » En plus, étant donné que la langue amazighe ne vient que récemment d’être introduite dans les écoles, les enfants n’ont pas encore acquis les compétences nécessaires pour lire un tel ouvrage. Ajoutant à ce problème celui de la graphie Tifinaghe avec laquelle le conte a été transcrit. Cet alphabet, non maîtrisé par une grande majorité de lecteurs habitués à lire l’Amazighe en graphie latine ou arabe, réduit encore plus le nombre de lecteurs potentiels.

Ceci dit, quels sont les problèmes de traduction au sens linguistique que j’ai rencontrés en adaptant le contenu de cette œuvre, exprimé en français, vers l’amazighe ?

La première difficulté est évidemment celle du lexique. Cependant, étant donné que les événements du conte se passent dans un désert, le vocabulaire lié à cet espace est riche et varié dans le parler du sud-est marocain, région subdésertique à cheval entre la montagne et le désert. Le lexique de base utilisé par l’auteur du Petit Prince trouve d’emblée son équivalent dans le parler amazigh du sud-est marocain, du moins, compte tenu de mes modestes connaissances. La difficulté est de choisir le lexique le plus simple, le plus proche de l’univers de l’enfant et appartenant autant que possible à un lexique commun à tous les dialectes.

Cependant, un ensemble de vocables et de notions exprimées en français ne trouvent pas leur équivalent en amazighe, du moins dans le parler que je maîtrise le mieux, à commencer par le titre même du conte. Le concept de Prince, par exemple, n’existe pas dans la culture amazighe. Mais, étant donnée que celui du Roi est bien présent et même sous différentes formes (agellid, amnukel, amghar…) la dérivation du concept de Prince (agldun) s’avère simple et convenable. Cette notion de Prince existe également dans les différents lexiques de néologie élaborés par les amazighisants tel Feu Mouloud Mammeri… Mais ce n’est pas toujours le cas !

Il est évident que les vocables comme : la soif (fad), le vent (azwu), l’amour (tayri), le coucher de soleil (aghelluy n tafuyt), le puits (anu), le mouton (izimer), la fleur (aledjig), le renard (abaghugh), l’étoile (itri), le ciel (igenna), le serpent (ifigher), le jour (ass), la nuit (idt), les larmes (imettawen), la vie (tudert), l’eau (aman), etc.., qui reviennent souvent dans le conte du Petit Prince, ainsi que des notions comme l’amitié (tiddukla), la fraternité (taymat), la liberté (tilelli)…etc., sont des notions courantes dans le vocabulaire quotidien de la culture amazighe. Cependant, bien que le conte du Petit Prince se déroule dans le désert, le vocabulaire utilisé par son auteur n’appartient pas toujours à cet espace et ne renvoie pas toujours à la vie et aux traditions des nomades. Une bonne partie du lexique utilisé appartient au vocabulaire moderne, ou renvoie à une culture différente de celle du Sahara. C’est ainsi que des vocables comme : moteur, avion, réverbère, boa, astéroïde, cravate, etc., ainsi que des notions comme orgueil, ennui, absurdité, etc. sont des notions inhabituelles dans l’usage quotidien de l’amazighe, du moins à ma connaissance. A partir de là, comment donc procéder pour traduire des notions étrangères à la culture et la langue amazighe ?

La consultation des dictionnaires

Les lexiques classiques des autres parlers amazighs s’avère nécessaire et souvent pratique pour vérifier la présence d’un vocable donné dans une autre aire géographique. Ensuite, la consultation du lexique de néologie est un passage obligé, en particulier le célèbre « Amawal » [4]

Extension sémantique

Plusieurs termes en français ne trouvent pas leurs équivalents exacts dans l’amazighe. Toutefois, certains vocables proches, ou renvoyant aux mêmes concepts, ont pu être adaptés à la culture amazighe. Exemples : Le mot planète a été substitué au mot étoile (itri) ; Le mot église a été remplacé par le mot mosquée (tamzgida) ; Le mot punition a été rapproché du mot amende (izmaz), etc.

La restitution du vocabulaire ancien

Simultanément, j’ai procédé à la restitution des anciens termes mémorisés par les personnes âgées et méconnus dans le langage des jeunes. Exemples : Les chiffres. Dans mon parler, on utilise la langue arabe pour désigner les chiffres à partir de quatre. J’ai donc restitué les noms amazighs des chiffres quatre (koz), cinq (semmus), six (sdis), etc. Autres exemples : Le mot aider (aws) a été substitué au mot (âawen) d’origine arabe. Se dépêcher (ghiwel), mentionner (bder), le pardon (Asurf), la rouille (tanikt), le boulon (takcrirt), malgré-lui (ccil-as), le radeau (agherrabu), le pommier (adeffuy), etc.

Lorsque cela s’est avéré nécessaire, j’ai également utilisé des locutions et des idiomes pouvant renvoyer à la valeur sémantique proche du terme français. Exemples : La phrase : « Il a été choqué » a souvent été traduite (ulin as idammen) qui littéralement veut dire « le sang lui monte » à la place de (iqelleq) qui est d’origine arabe. La phrase : « Il faut être indulgent avec les grandes personnes » a été traduite (medden imeqranen, ssurfat ten, ad ur fellasen ttawim)… Littéralement : « il faut pardonner les grandes personnes et ne pas les prendre (au sérieux) », etc.

Dérivation lexicale

Certains vocables auxquels je n’ai pas trouvé de correspondants en amazighe, ont parfois été forgés à partir du nom ou du verbe renvoyant à cette notion, présente quant à elle, dans le langage usuel. Exemples : Le nom tanegmirt, (proie) est dérivé du verbe gmer (chasser) ; Le nom tamskant (démonstration), a été forgé à partir du verbe sken (montrer) ; Le nom agldun (prince), a été forgé à partir du nom Agellid (roi) ; Le nom gartuga (mauvaise herbe), a été forgé à partir du mot tuga (herbe) et du préfixe gar (mauvais, faux) ; Mauvaise graine (garamud), à partir de graine (amud) et du préfixe (gar)… etc.

Lorsque la dérivation directe n’était pas évidente, ou lorsque le terme existait dans un autre parler, je n’ai pas hésité à l’emprunter, à l’utiliser et à l’adopter.

Les emprunts

- L’emprunt intra-dialectal : Plusieurs mots utilisés pour traduire le « Petit Prince » n’appartiennent pas au parler de base que j’ai utilisé, mais à un autre parler du même espace géographique. Exemples : Le mot iheyya (joli, bon), a été substitué au terme ihla d’origine arabe, utilisé dans mon parler ; Le mot inmala (proche) a été substitué à iqerreb également d’origine arabe ; Le nom tifawt (matin) a été substitué à sbah encore une fois d’origine arabe. Le verbe rmigh (être fatigué) à la place de (uhlegh)… etc.

Souvent, j’ai simultanément utilisé des synonymes en usage dans ce même espace géographique pour enrichir le vocabulaire. Exemples : Les verbes irw, izi et ighuda (être jolis, bon) ; Istegh et ittiqs (éclater)… etc.

- L’emprunt inter-dialectal : Chaque fois qu’un vocable était inconnu dans les parlers de notre région, j’empruntais alors celui-ci à un autre parler plus ou moins proche, souvent en utilisant les dictionnaires disponibles. Exemples : Iilell (mer), zzider (endurance), asirem (espoir), irwas (ressembler) ; waqila (peut être), taghlaghlt (échos), aghanib (crayon, stylo), tawaghit (incident)… etc.

L’emprunt aux autres parlers n’a cependant pas été systématique. Souvent, pour faciliter la lecture du texte, j’ai préféré garder les vocables utilisés et bien intégrés dans l’usage quotidien bien qu’ils soient empruntés aux autres langues. Exemples :

— Les emprunts à l’arabe : Jjib (poche), asanduq (caisse), yumen (croire), akursy (chaise), iwhen (il est facile)… etc.

— Les emprunts au français : Amaksyan (mécanicien), amutur (moteur), adiktatur (dictateur), minut (minute)… etc.

— Les emprunts aux autres langues, et au lexique universel : Aboa (boa), el-bridj (bridge), golf (golf), kravat (cravate), mil (mil), astronom (astronome), ateleskop (télescope), diamand (diamant)… etc.

Néologie

Bien que l’emprunt inter-dialectal soit souvent considéré comme étranger pour un jeune lecteur amazigh ne sachant que son parler maternel, la vraie néologie est celle puisé dans les lexiques modernes élaborés par les amazighisants, et diffusés dans les milieux associatifs. Le plus connu, le mieux diffusé et le plus pratique est l’Amawal Imdyazen. C’est à partir de ce manuel que j’ai puisé l’équivalent en amazighe d’un certain nombre de termes inconnus dans nos parlers. Exemples : Unugh (dessin), anazur (artiste), turda (opinion), tasertit (politique), adrug (mystère), uttun (numéro), adlis (livre), tamsirt (leçon), amaynu (nouveau), ameghrad (universel), taksna (tragédie)…etc.

Voici un extrait du Petit Prince en français suivi de sa traduction en amazighe. Il s’agit du Chapitre XXIII. L’un des plus courts chapitres du conte, mais l’un des plus riches en informations et en morale.

- Bonjour, dit le petit prince.
- Bonjour, dit le marchand. C’était un marchand de pilules perfectionnées qui apaisent la soif. On en avale une par semaine et l’on n’éprouve plus le besoin de boire.
- Pourquoi vends-tu ça ? dit le petit prince.
- C’est une grosse économie de temps, dit le marchand. Les experts ont fait des calculs. On épargne cinquante-trois minutes par semaine.
- Et que fait-on de ces cinquante-trois minutes ?
- On en fait ce que l’on veut…  » Moi, se dit le petit prince, si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine…  »

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Dans ce court chapitre, on peut relever trois types de vocables :
- Trois néologismes : agldun (Prince) ; atrar (moderne, mis pour perfectionné) ; smumraw (cinquante).
- Trois emprunts : minut (minute) ; el-kina (pilule) ; asbbab (marchand).
- Le reste est constitué de mots appartenant au lexique fondamental de tamazight. J’estime que plus de 70% du lexique utilisé dans la version française du Petit Prince, trouve son équivalent dans le lexique de base amazighe. Il est important de noter qu’un certain nombre de mots sont considérés comme des emprunts inter-dialectaux. Exemple : akud (temps) ; imalas (semaine) étant deux vocables qui d’habitude, ne sont utilisés que dans le parler du sud « tachelhit » alors que dans mon parler du sud-est, l’un est emprunté à l’arabe luqt (temps), l’autre au français simana (semaine).

L’utilisation des néologismes n’est pas du tout systématique. Par exemple, bien que le mot « minute » soit présent comme néologisme (tusdidt) dans l’Amawal et dans le dictionnaire de M. Chafik, j’ai préféré utiliser l’emprunt « minut » car, d’une part il est compris par tout le monde, et d’autre part, le néologisme « tusdidt » peut être confondu avec l’adjectif « mince » qui a la même forme au féminin singulier.

Souvent, lorsqu’un mot est inhabituel à la culture et à la langue amazighe, je n’hésitais pas à l’adapter à l’environnement socioculturel le plus proche à cette culture même si ce mot trouve son équivalent dans les emprunts. Exemple : pour traduire « fontaine », bien que le mot « tasqqayt » (ou tasebbalt) existe comme emprunt, je lui ai préféré le mot « taghbalut » (source) parce qu’il est plus affectif et plus ancré dans la culture amazighe.

Il est important de signaler que pour traduire le Petit Prince, j’ai utilisé autant que possible les dictionnaires qui me sont accessibles, mais il n’a jamais été question de créer mes propres néologismes.

Conclusion

Dans l’état actuel de la langue amazighe, celui d’une étape transitoire entre l’oral et l’écrit, une œuvre littéraire, en particulier un conte comme celui du Petit Prince, devrait être de préférence narrée aux enfants par le moyen d’un support audio, et par la voix d’un conteur, comme autrefois. Chose que je n’ai pas pu réaliser pour le moment.

Bien que le support écrit soit nécessaire pour l’enseignement et la diffusion de la littérature et du savoir, le support audiovisuel, accompagné ou pas d’un support écrit, est le moyen le plus efficace qui garantira une meilleure diffusion de la langue et de la culture amazighe, et qui permettra de toucher un large public amazighophone, qui, jusqu’à présent utilise le créneau oral comme principal moyen de communication.

La restitution des mots anciens, l’utilisation des locutions et idiomes, la dérivation lexicale et l’emprunt inter-dialectal constituent le moyen le plus efficace et le plus simple pour pallier le déficit lexical en amazighe.

Cependant, l’amazighe, doit aussi profiter de l’emprunt aux autres langues internationales. Ce phénomène est naturel à toutes les langues en particulier en ce qui concerne le vocabulaire technique et scientifique. Pour l’amazighe, langue en émergence et en cours de standardisation, le recours aux néologismes n’est utile, à mon avis, que lorsque la recherche dans les autres dialectes a été épuisée. Pour la littérature amazighe destinée en particulier à la jeunesse, la néologie a tendance à empêcher l’accessibilité et la vivacité de la langue. C’est pour cela que, personnellement, je préfère garder les emprunts tels qu’ils sont utilisés dans la langue quotidienne des amazighs. Ceci évidemment, dans le cas où le vocable en question est absent dans un des parlers amazighs, et si sa dérivation d’un radical existant n’est pas évidente.

Lahbib Fouad
Yeschou@gmail.com

[1] M. A. Haddadou . La langue berbère : Les emprunts antiques. juin 2005, la dépêche de kabylie n°921.

[2] L’alphabet latin serait-il d’origine berbère ? par Mebarek Slaouti Taklit L’Harmattan, 2004.

[3] Expérience personnelle en traduction d’œuvres littéraires (La plupart des nouvelles traduites ont été publiées dans les revues et journaux) : Ighmer (Nouvelle de Mohamed Khair-Eddin) ; Jadou (Nouvelle de Said El Mahroug) ; Ilse (Nouvelle de Brahim Al Kouni) ; Amghar (Nouvelle de Moha Souag) ; Tageldit (Nouvelle de Tahar Djaout) ; Agrawal (Livre autobiographique de Lounes Matoub / Prix Mouloud Mammeri 1998), Agldun amezzan (Conte de Antoine de Saint-Exupéry)…

[4] Amawal (lexique) tamazight – tafransist (berbère-français), tafransist-tamazight (français-berbère). Paris. Imdyazen, 1980. 131p. utilisé par la pl

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